Partager l'article ! Une croisière en 2009: Ma transat sur le Queen-Mary 2 LE MONDE 2 | 01.08.09 | 10h06 • Mis à jour le 01.08.09 | 10h06 ...
Le blog de l'over réaction
a dernière fois, je n'ai pas écrit l'article. C'était juste devenu… impossible. La
traversée avait pourtant été somptueuse. Temps exquis sur l'Atlantique. Mer calme, ciel azur et soleil généreux sur les différents ponts. Le Queen-Elizabeth 2, vaisseau amiral de la
compagnie Cunard, était bel et bien à la hauteur de son histoire, des stars et têtes couronnées qui l'avaient fréquenté. Capitaine affable, service en gants blancs, bals un rien désuets mais
éblouissants. J'avais dansé, rêvé et pris de nombreuses notes, attendant, avec un brin d'appréhension, l'arrivée du paquebot dans la baie de New York. C'était à la fois le but et l'acmé du voyage.
Le frisson attendu, l'émotion espérée. Et la réalité, ce mois d'août 2001, fut au-delà des mots.
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Samedi 13 juin 2009
Le voyage commence à Paris, gare du nord, à bord de l'Eurostar. C'est qu'il faut rejoindre Southampton, en Grande-Bretagne, port d'attache du navire. C'est là que
la reine Elizabeth, un jour de janvier 2004 et de forte tempête, le baptisa en grande pompe, en hommage à sa grand-mère Mary qui, elle-même, en 1934, avait balancé une bouteille sur la coque du
premier paquebot à son nom. " Je nomme ce navire Queen-Mary. Que Dieu le bénisse et tous ceux qui navigueront à son bord. " Deux mille invités étaient présents et la Grande-Bretagne
s'enorgueillissait de lancer ainsi sur les mers le plus extraordinaire paquebot de tous les temps.
Le plus grand (345 mètres de long), le plus haut (72 mètres, l'équivalent d'un immeuble de 23 étages) ; le plus puissant (30 nœuds de vitesse assurés par une installation motrice inédite :
turbines à gaz, moteurs diesel) ; le plus écolo (aucune émission de substance pouvant altérer la couche d'ozone, aucun déversement de déchets en mer). Le plus cher aussi (il a coûté 800 millions
de dollars) et de loin le plus luxueux : 2 620 lits et 1 350 employés ; 14 ponts, 5 piscines, 10 restaurants, un théâtre de plus de mille places, la plus grande salle de bal jamais construite sur
un bateau, un auditorium-planétarium, des bars, un spa, un casino… N'en jetez plus ! Ah si, pardon ! Comment résister à ces précisions saugrenues que la Cunard donne volontiers en gage de sa
munificence : la consommation annuelle de thé sur le Queen-Mary 2 pourrait remplir une piscine olympique ; celle de viande de bœuf pourrait nourrir la ville de Southampton pendant un an
; et… le papier toilette utilisé pourrait entourer cinq fois la Terre. Oui, l'armateur comme l'humour à bord sont totalement british.
Mais fonçons ! Une haie d'hôtesses et de grooms, tout sourire, nous accueille à l'embarquement. Une carte électronique est remise à chacun qui servira de sésame et de moyen de paiement à bord. Vite, trouver sa cabine. Pont 4, semble-t-il. Côté tribord et plutôt à l'avant du bateau. Lobby gigantesque, ascenseurs multiples, coursives à perte de vue. Il me faudra l'intégralité du séjour pour en repérer le sens, mais qu'importe. La cabine est idéale. 23 m2, grand lit, salle de bains avec douche, coin salon-TV, balcon. Et un majordome philippin aux petits soins qui rangera systématiquement dans penderies et placards chaussures et vêtements que j'ai tendance à disperser aux quatre coins de la pièce. Surprenant le premier soir. Délicieux les suivants.
Le navire n'a pas encore largué les amarres qu'on appelle les passagers à un exercice de sauvetage. Rassemblement à chaque étage. Et énumération des consignes en cas d'alerte. Engoncés dans des boudins orange, nous avons l'air pitoyable. Certains ricanent, d'autres s'impatientent. Pas une personne n'y croit même si l'histoire du Titanic est dans tous les esprits. Chacun ne pense qu'à se débarrasser du gilet et retrouver de sa superbe pour assister au départ du bateau. Un orchestre de Sainte-Lucie joue déjà sur le pont arrière. Du champagne est servi. Quelques passagers commencent à danser. Aucune envie. Beaucoup trop tôt ! La sirène puissante du Queen-Mary, audible 16 kilomètres à la ronde, retentit. Cette fois, c'est vraiment le départ. Tout doux. Imperceptible même, s'il n'était le défilement des docks, puis de la côte, le long de la Southampton Water, où de petits rassemblements de curieux agitent les mains. Villas, châteaux, phares… Tout paraît minuscule à l'échelle du navire. Nous passons l'île de Wight. Vivement la haute mer.
Dimanche 14 juin
Le canal de la télévision interne annonçait hier soir, au coucher, qu'il nous fallait retarder nos montres d'une heure. Ce petit cadeau de sommeil supplémentaire chaque nuit nous vaudra d'arriver à New York sans le moindre décalage horaire. Le confort absolu.
Impardonnable, donc, d'avoir raté le service œcuménique mené par le capitaine dans le grand auditorium. Trop de distractions en chemin. Vieux couples errant dans
les couloirs, plan du bateau en main. Sportifs sortant de la salle de gym. Elégantes cherchant le spa ou plongées dans de mystérieuses rêveries devant les portraits de la reine Elisabeth au bras
du duc d'Edimbourg… Me voici dans la vaste salle à manger du restaurant Britannia pour le petit déjeuner. Deux niveaux, un large escalier central, lustres, tapisserie, dôme de verre. Un décor de
film. Ce soir, en robe longue, je me prendrai pour Kate Winslet. Le breakfast, heureusement, est décontracté (pas de maillots ni de shorts, grands dieux !) et la table à laquelle on m'installe
particulièrement conviviale. Un couple d'Australiens raconte avoir déjà voyagé 37 jours en mer pour venir voir leur fils installé en Angleterre. Les voilà convertis à la croisière. " On
dilapide allègrement l'héritage de nos enfants !, s'esclaffe la femme dodue en se servant de confiture. N'est-ce pas indigne ?" Un Anglais en blazer marine et bague à armoiries intervient,
la cuillère dans son porridge : " La notion d'héritage est totalement surannée, ma chère ! J'ai fait, en l'espace de cinq ans, onze traversées transatlantiques. Et j'ai compris que c'était
les seules fois dans l'année où je trouvais la paix. Alors les gosses (qui sont d'ailleurs de grands adultes)… permettez que je m'en tape ! " Eclat de rire général. Un Américain, prof de
littérature à l'université de New York, admet sa réticence initiale pour cette croisière. " Mais ma femme a si peur de l'avion, depuis le 11-Septembre, que pour découvrir Londres nous
n'avions pas le choix !
– Et alors ? lui demande l'Anglais.
– Alors j'adore ! Savez-vous que j'ai rencontré un vieil homme, un prof comme moi, qui a fait quarante traversées ? Pour lire, étudier, aucune bibliothèque au monde ne lui procure pareille
sérénité.
– Avez-vous entendu parler de cette riche Américaine qui, après avoir perdu son mari en croisière, a décidé de vendre tous ses biens pour ne plus habiter que sur le bateau ?
– Ce n'est pas idiot, reprend l'Américain. Cela revient sûrement moins cher qu'une maison de retraite digne de ce nom. On est nourri, choyé, dorloté. Les spectacles et conférences sont
innombrables. Et le médecin et l'hôpital sont à bord ! Si je n'avais des terres dont je dois m'occuper, je me poserais sérieusement la question. "
Un petit journal distribué dans les cabines donne chaque jour un programme précis des activités du bord, la météo… et le code vestimentaire du soir (décontracté-élégant, élégant, tenue de soirée). Je traverse la galerie d'art où de nombreux tableaux attendent la vente aux enchères de l'après-midi, passe une tête au G32, le night-club sur deux étages, calme ce matin, où les voyageurs en " solo " sont appelés à faire connaissance, et m'arrête dans la Queen's room, la grande salle de bal, où démarre un cours de samba. Foule. Professeurs sexy et engageants. J'en loupe, à l'auditorium, la conférence de l'écrivain Matthew Costello intitulée : " D'où proviennent les plus belles histoires ? " A 18 heures, en grand apparat, le capitaine Nick Bates reçoit. C'est une tradition immuable. Sur carton, on reçoit l'invitation de se rendre à la Queen's room et l'on attend, en file disciplinée, de lui être présenté. C'est évidemment l'occasion de sortir son smoking, ses robes et ses paillettes. Spectacle garanti, l'âge plutôt élevé des passagers modérant cependant les extravagances. Le capitaine prend la parole et nous apprend qu'au palmarès des 35 nationalités représentées à bord, pour près de 2 500 " invités ", on trouve 857 Américains, 119 Allemands, 100 Canadiens, des Hollandais, Français, Australiens… Ah oui, il allait oublier : 1 210 Britanniques ! La salle applaudit. Le maître à bord nous présente ensuite les officiers et les principaux responsables de son navire avant de conclure sur la citation d'un vieil ami, irlandais comme lui : " Le propos de la croisière, c'est de rencontrer des gens nouveaux, de dîner avec des gens nouveaux et de se coucher avec… une conscience claire ! " Mais avant le lit, il y a le bal, sur le thème " noir et blanc ", couleurs de l'uniforme des officiers – encore une tradition de la Cunard. Il faut élire une reine. Une douzaine de candidates se présentent et doivent faire un tour de piste en adressant au public un " salut royal ". Certaines se dandinent, d'autres se trémoussent. C'est irrésistible. " Je mérite de monter enfin dans la hiérarchie, affirme l'une d'elles avec sérieux, car je suis restée princesse bien trop longtemps ! " Une autre, hélas, gagne à l'applaudimètre. On lui remet une cape et un diadème, et un " gentleman-host " à veste blanche l'invite à danser sur la musique de In the Mood. La piste se remplit aussitôt. Plus loin, au G32, c'est carrément la folie. La chanteuse de Sainte-Lucie égrène les tubes des années 1980. Et dans la cohue des danseurs qui se déchaînent, j'aperçois deux porteurs de kilt, costauds, chauves et hilares. Je ne rêve pas. La croisière s'amuse.
Lundi 15 juin
Le vent souffle, la mer et le ciel se confondent en une couleur métal. Des grains se succèdent qui dissuadent de sortir. Qu'importe. Le programme ce matin prévoit leçon d'informatique, cours de bridge, classe d'aquarelle et d'arrangement de foulard, concours de fléchettes, séance de simulateur de golf, classe de tango, et j'en passe. Un professeur de Cambridge préfère lire, près d'un hublot au ras de l'eau, une thèse sur le changement climatique. Une Allemande, au pub du Lion d'or, est plongée dans un polar et expédie son mari à la salle de gym. Moi, j'ai rendez-vous avec l'un des hommes les plus importants du paquebot : le chef Jean-Marie Zimmermann, un Strasbourgeois qui, après avoir dirigé d'énormes brigades de cuisiniers et présidé au lancement de plusieurs navires, est aujourd'hui " ambassadeur culinaire " pour la Cunard. A lui de concevoir les menus, de décider des fournisseurs dans les différents ports (New York, Rio, Hongkong, Le Cap…), de mettre en place l'infrastructure pour servir chaque jour, sur le QM2, près de 16 000 repas délicieux. Aux fourneaux, 150 cuisiniers, 80 assistants. En salle, 250 serveurs. Top niveau. L'excellence de la cuisine à bord est l'un des points cruciaux de la traversée. Et Zimmermann aimerait mériter une étoile Michelin pour le Queen's Grill. " Aucun bateau de croisière ne l'a encore décrochée ! Un beau défi non ? " Mais tout, à bord, est défi. La fraîcheur, le stockage, la fulgurance des escales donc des livraisons, l'exigence ahurissante de certains passagers des cabines supérieures qui composent eux-mêmes leurs menus, se souviennent avec émotion d'une sole aphrodite dégustée il y a vingt ans sur le Queen-Elizabeth 2, d'un filet Wellington, d'un coq au vin chambertin, et souhaitent en retrouver exactement la saveur. Ou celle d'un chevreuil, tiens, pourquoi pas. Oui, un chevreuil, un soir de tempête au milieu de l'Atlantique, ne serait-ce pas formidable ? Leurs désirs sont des ordres. En toutes circonstances, Zimmermann et son complice le chef Karl Winkler assurent.
Ralph et Linda Zagaria préfèrent l'ambiance calfeutrée et intimiste du Queen's Grill à l'immensité du restaurant Britannia. Passionnés par l'épopée des transatlantiques, ils rêvaient de ce voyage depuis des années, comme on rêve de se plonger dans un vieux film en noir et blanc. " Je pensais retrouver l'époque de Gerswhin et de Cole Porter, vous voyez ? dit Linda. Celle où les gens avaient du style, de la classe, de l'allure. Celle où l'attention au vêtement était aussi une attitude morale. On se comporte avec tellement plus de dignité lorsqu'on est bien habillé, ne trouvez-vous pas ? " Les cocktails du capitaine lui semblent à la hauteur de ses espérances. Mais elle voudrait plus de formalité pour le reste du bateau. N'a-t-on pas vu un homme en short, hier soir, au club Commodore ? " Il aurait dû être expulsé ! C'est un choix de voyager Cunard. Un choix d'élégance et de sophistication. Mais que voulez-vous ? Quand je vais à l'opéra de New York, j'y croise des gens habillés comme je ne me le permettrais même pas pour faire ma lessive ! " Ce soir, c'est vrai, elle est splendide dans une tenue 1930, sautoir de perles et bibi rose. Ralph, gilet de soie sous son smoking, moustache aux coins relevés en boucles, est tout à fait à la hauteur.
La soirée est déjà avancée. Le ciel s'est éclairci, la mer est bleu pétrole. Devant la salle du Britannia, des couples se font prendre en photo sur fond de (faux) soleil couchant. Demain, les clichés seront exposés par centaines et vendus 24,50 dollars. Une industrie. Au Lion d'or, des passagers attendent l'heure du dîner et patientent avec un cocktail en regardant les flots. Des couples restent silencieux, le regard perdu à l'horizon. Suspendu entre le jour et la nuit, le moment est étrange. Et le pianiste joue des airs à tirer quelques larmes après deux verres de pinot gris. Ce soir, je dîne avec Derek, le photographe, au restaurant asiatique Le Lotus, merveille de raffinement. A notre retour, le pub est méconnaissable. Fini, la langueur du début de soirée. Un karaoké embrase l'assistance. Deux Américaines enlacées se lancent dans Dancing Queen. Un Ecossais en kilt bluffe tout le monde en interprétant Elvis. Un lord (c'est du moins ce qui se murmure) massacre joyeusement Yellow Submarine.
Mardi 16 juin
Jogging sur le pont. Trois tours de bateau équivalent à 1,7 mile (environ 2,7 km). On se salue en se croisant. Et les vieux promeneurs, souvent main dans la main, s'écartent gentiment pour laisser passer les joggers. Courir à Paris, jamais. Au milieu de l'océan, entre ciel et mer, c'est explosant.
C'est au thé de l'après-midi dans la salle de bal que je croise Max et Dudy Schindler, Autrichiens naturalisés Américains. Scones et pâtisseries sont servis en gants blancs au son d'une harpe. Et Max, 87 ans, la main dans celle de son épouse, affirme que c'est lors de son transfert en Amérique en tant que prisonnier de guerre, en 1945, qu'il a pris goût à la croisière. " Depuis lors, j'en ai fait vingt-deux. Et je ne me lasse pas du style Cunard. C'est doux, vieux jeu, grand style. Le charme british sans l'arrogance du vieil empire. " Dudy, ancienne bibliothécaire, fréquente assidûment la bibliothèque du bord, la plus grande jamais conçue sur un paquebot, la plus fournie (8 000 ouvrages), avec des espaces de lecture face à de grands hublots. Elle vient d'y trouver un livre sur son héros, Barack Obama, qui, dit-elle, incarne " le retour de l'intelligence " à la Maison Blanche. " Rien vu de tel depuis Kennedy ! ajoute Max. Des valeurs, une éthique, de l'espoir. Savez-vous que cet idiot de Bush a failli nous faire fuir l'Amérique ? " Oui, on parle volontiers de politique, et puis aussi d'environnement, d'éducation, sur ce bâtiment où le vacarme du monde ne parvient qu'assourdi, sous forme de petites infos glissées dans le programme quotidien. Mais tout prête davantage à la nostalgie. Il suffit de croiser John Davies, vieil employé de la Cunard qui, après trente-sept ans de Queen-Elizabeth 2 et un an de Queen-Mary 2, évoque avec émotion les visites à bord de la princesse Diana et de Nelson Mandela, d'Elizabeth Taylor, de Bob Hope ou de George Harrison ; une tempête affolante qui brisa quelques vitres de la salle à manger ; le retour triomphal à Southampton, en juin 1982, du QE2 réquisitionné pour la guerre des Malouines et empli de soldats ; la stupéfiante disparition du bateau de tous les radars – environ dix minutes – un jour qu'il traversait le triangle des Bermudes. Et puis ce mot, prononcé par la veuve d'un très vieux passager qui venait de trépasser au milieu de l'Atlantique : " Au moins, avant de partir, il aura bu une bonne bouteille et fait un repas décent ! "
Mercredi 17 juin
Du haut de sa passerelle, le capitaine donne la position du navire. 40° de latitude nord, 51° de longitude ouest. Nous sommes à 360 miles nautiques au sud-est de
Terre-Neuve. La vitesse est de 25,5 nœuds, le vent de force 6 et la distance à parcourir jusqu'à New York de 1 009 miles. Le ciel est couvert, ajoute-t-il. C'est un euphémisme. Il est d'un gris
ardoise, d'un gris sinistre, d'un gris plombé. Et je me demande si ce couvercle pesant n'a pas un effet sur l'humeur du bateau. Les mines sont détendues mais les humeurs songeuses. Une américaine
septuagénaire s'est assise près de moi, dans un fauteuil du club Commodore, face au large. Nous faisons d'emblée connaissance. Son mari d'origine danoise est décédé il y a un an et elle a fui le
complexe de luxe dans lequel elle vit en plein désert pour une longue croisière en Norvège. Deux ou trois considérations sur la douceur de la vie à bord, un silence et puis soudain :
" Je me demande que faire des cendres de mon mari.
– Pardon ?
– L'urne est posée sur un meuble de mon salon. C'est absurde. Que feriez-vous ?
– Je ne sais pas… Avait-il émis un souhait ?
– Des fleurs. Il se voyait bien reposer sous un massif de fleurs. Mais il n'y a guère que du sable et des rochers en Arizona. Ne devrais-je pas retourner au Danemark lancer les cendres sur sa
terre natale ? " Etrange conversation, comme tant d'autres à bord du QM2. On se dit tout, on ne se dit rien. On parade et s'étourdit le soir. Et puis le jour, on pense à la vie qui passe, à
ce à quoi on tient le plus sur l'une des deux rives… A la table du capitaine Nick Bates, on rit assurément. C'est un conteur de la meilleure espèce. Et l'on ne s'étonne pas qu'il ait séduit une
passagère au point de l'épouser dernièrement. Il vit son grand rêve, dit-il, avouant jubiler chaque fois que sur un pont les " invités " le saluent d'un " bonjour capitaine ! "
Il redoute le feu plus que les icebergs désormais détectés par avions et satellites. Il n'aime pas les ouragans, source d'adrénaline. Et il pense diriger le bateau " le plus intéressant du
monde ". Je note que dans la langue anglaise, on parle toujours d'un navire au féminin. " Vous savez pourquoi ? demande le capitaine. C'est pourtant simple. Comme une femme, elle a
besoin de beaucoup de maquillage. Comme une femme, elle a besoin d'attention et d'entretien. Comme une femme, elle coûte très très cher. Et enfin, comme une femme, elle a besoin d'un maître qui
la dompte. " Mon regard affligé le fait éclater de rire. Vous me décevez, capitaine Bates ! Je file au bal Ascott.
Jeudi 18 juin
Premier jour de beau temps. Grand bleu à perte de vue. Les ponts sont pris d'assaut. Les stewards distribuent serviettes et couvertures, les transats s'orientent
vers le soleil. Certains courent au practice de golf, d'autres au tennis de table, d'autres encore aux palets. Les piscines deviennent le royaume des rares enfants à bord. Et les passagers
échangent leurs projets pour le lendemain. Une limousine viendra en chercher quelques-uns pour les conduire à leur domicile. D'autres fonceront vers gares ou aéroports pour traverser l'Amérique.
500 passagers retrouveront leur cabine le soir même pour repartir vers Southampton. Tous frissonnent à l'avance de l'arrivée matinale sur New York. Ils la décrivent avec envie et s'enquièrent de
l'heure du réveil et du meilleur endroit pour découvrir la statue de la Liberté et Manhattan. Babord ? Tribord ? Pont 7 ? Pont 13 ? Ils ne savent pas encore que le bateau abordera l'Amérique dans
la purée de pois, que la dame à la torche sera à peine visible, et que la corne de brume du QM2 ne sera pas du luxe…